La bibliographie du poète Lucien Suel s'étoffe d'un nouvel ouvrage. C'est son premier roman, mais surtout son premier livre à bénéficier d'une large diffusion, grâce aux éditions de la Table Ronde
À soixante piges arborées crânement et des kilomètres de pages écrites derrière lui, Lucien Suel avait il encore quelque chose à prouver ?
Activiste de la littérature et de l'édition, il a tracé sa route hors des sentiers battus.
Le voilà aujourd'hui au catalogue d'une maison d'édition importante, la Table Ronde.
« Mort d'un jardinier » est un roman, puisque c'est écrit sur sa couverture. Mais un roman sans péripétie, sans conflit, sans dialogue et avec pour héros un homme ordinaire. Le titre tient lieu de programme : tout suspense est tué d'emblée. C'est courageux de la part d'un auteur de jeter les conventions du genre aux orties, et pourtant on ne lâche pas « Mort d'un jardinier », ou inversement.
Frappé au coeur dans la solitude de son jardin, le jardinier voit sa vie défiler. Les souvenirs surgissent, émouvants, cocasses, sombres et tracent le portrait d'un homme, d'un fils, d'un époux, d'un père, d'un ami. C'est le dernier tour du sablier, et chaque grain qui coule est un souvenir, un paysage, un visage, une émotion.
Ce court roman mérite bien deux lectures. La première pour voir ce que Lucien Suel nous raconte. Une deuxième, plus ludique donc plus passionnante encore, pour voir comment Lucien Suel nous le raconte. Vous apparaîtront alors les vertigineux jeux de mots (bien plus subtils que de lourdauds calembours) qui vous avaient échappés, les innombrables symboles (notez où le jardinier s'effondre).
Dans tous les sens Quelques-uns le savaient, d'autres le découvriront, Lucien Suel est un jongleur virtuose. Son écriture part dans tous les sens, les cinq sens.
En suivant son jardinier, vous sentirez les bogues de noix ployer sous vos semelles humides.
L'auteur est joueur, et n'aime rien tant qu'écrire sous la contrainte. Une ponctuation déraisonnable et l'usage systématique de la deuxième personne du pluriel étaient un parti pris plutôt casse-gueule, mais Suel s'en sort avec grâce et sans frime. Chez lui tout fait sens et tout fait son. Dans ses litanies, ses inventaires, ses mots filent comme la Lacquette, et le lecteur local sourira pendant cette promenade à l'évocation de Witternesse, de Norrent-Fontes et même de L'Écho de la Lys. Mais gardons-nous de considérer Lucien Suel comme un auteur « régionaliste » de plus (ou alors considérons Modiano comme un auteur de la région de Paris.) Le plaisir de la lecture est au moins égal à celui de l'écriture, qui transpire de chaque page. Quoi de moins littéraire qu'un livre de cuisine ? Voyez comment Lucien Suel fait de la recette de la carbonade flamande une nouvelle à part entière, et l'un des passages les plus goûteux de son roman.
Il y a de l'humour, de la tendresse, de l'appétit de vivre et de la mélancolie aussi dans « Mort d'un jardinier ». C'est le livre qu'on recommande à tous ceux que le mot « poésie » rebute depuis l'épreuve du bac français, ou les bancs de l'école primaire.
Comme son titre l'indique, cette histoire finit mal. Mais dans l'univers de Lucien Suel, tout est cycle, tout est recommencement. Alors c'est en pensant que la vie est tout de même belle qu'on regarde partir son jardinier, apaisé, vers un au-delà possible.
Grégory FAUCQUEZ
L'Echo de la Lys